Chapitre I
Une étroite fissure rouge apparut sur le mur, déchirant la pierre tel un serpent fendant la surface de l’eau. La Ventchanteuse n’avait pas assez de souffle pour exprimer par un cri le soulagement qu’elle ressentait. Au lieu de quoi elle rassembla ses forces avant de les laisser s’écouler hors de son corps. Les déesses de pierre et les guerriers barbus des bas-reliefs sur le mur regardaient au loin, sans la voir. La lumière incertaine de sa lampe tremblotante caressait leurs hautes pommettes et leurs bras bombés mais laissait leurs yeux dans l’obscurité. Yoleth ne leur prêtait aucune attention. Ils avaient orné les murs de Jojorum bien avant sa naissance ; ils continueraient à s’effriter longtemps après sa mort. La fissure grimpante fendit les lèvres souriantes et le front lisse d’une déité mineure.
La cité était calme ; Yoleth avait bercé le vent jusqu’à le faire taire. Il faudrait encore plusieurs heures avant que ne résonnent le chant du coq et les premiers cris des fermiers du marché. La fine poussière des rues de la ville s’étalait telle une mince couche de talc au-dessus des antiques pavés. Yoleth était la seule à être éveillée et active dans la cité attendant l’aube.
De fines gouttelettes de sueur parcouraient sa peau légèrement écailleuse. Elles mouillaient le haut capuchon bleu qui encadrait son visage étroit, collant le tissu sur son front et sa nuque. Ses yeux d’un gris strié de blanc s’étrécissaient sous l’effort. Elle avait les bras croisés devant elle, ses mains fines refermées sur les poignets à l’intérieur des larges manches de la robe bleue qui indiquait son rang élevé au sein des Ventchanteuses. Son corps était immobile mais son esprit grinçait sous l’effort.
Elle ne devait pas céder maintenant. Elle vida soigneusement son esprit une nouvelle fois, perdant son identité, laissant sa force être aspirée par le Limbreth, de l’autre côté. La fissure se transforma en lézarde déchiquetée. La lumière rouge sombre qui en émanait évoquait un feu entraperçu entre des troncs d’arbres à la nuit tombée. Les bords de l’ouverture se firent plus réguliers, formant un rectangle haut et mince. Son corps était brûlant sous ses robes ; le tissu fin était alourdi de moiteur. Le rectangle s’étira en largeur.
Yoleth luttait pour rester à l’écart. Son for intérieur était en proie à une intense curiosité ; elle ressentait l’envie impérieuse de regarder à travers le portail qui s’ouvrait. Mais pour que le Limbreth réussisse, elle ne pouvait pas se permettre de détourner même une parcelle du pouvoir de son esprit. Le Limbreth devait contrôler sa vision et utiliser sa volonté pour visualiser le portail depuis ce côté. Elle ne savait pas pendant combien de temps encore elle pourrait lui fournir l’énergie nécessaire et rester debout. Elle bannit cette pensée, en essayant durant quelques instants de ne pas penser, de ne pas même exister.
La porte était à présent aussi large qu’un humain, et plus grande. Mais cela ne suffirait pas. Elle entendit le sifflement produit par son propre souffle entre ses dents. Au prix d’un effort qui fit chanceler les bords du portail, elle se força à respirer régulièrement et profondément. L’embrasure de la porte se stabilisa. Le Limbreth l’étira plus largement encore. Elle sentit que l’effort l’affaiblissait. Voilà. Le portail devait sûrement être assez large, à présent. Mais le Limbreth continua, écartant les deux extrémités de la porte de plus en plus loin l’une de l’autre. Les jambes de Yoleth se mirent à trembler et elle fut incapable de les arrêter. Sa force était étirée jusqu’au point de rupture.
Elle se laissa lentement tomber à genoux, ses robes s’affaissant autour d’elle tels les pétales d’une fleur mourante. Son visage fier s’inclina vers l’avant. Le Gardien s’avança au milieu du portail, le maintenant en place. Yoleth s’écroula. La lampe à ses côtés se mit à crachoter et à fumer avant de s’éteindre.
Le Gardien remplissait la porte et la gardait ouverte. La tâche de Yoleth était accomplie et ses forces lui revinrent. Elle se força à se relever pour adopter une posture plus digne d’une Ventchanteuse. D’un trille, elle invoqua une petite brise qui vint rafraîchir sa peau. Puis elle sortit un petit mouchoir bleu de sa manche et s’essuya délicatement le visage. Elle poussa un léger soupir avant de faire retomber la brise d’un geste de la main.
— C’est fait.
— Oui, confirma le Gardien.
Sa voix évoquait le bruit de cailloux roulant au fond d’un étang immobile.
Yoleth l’examina avec une certaine curiosité. C’était un être trapu et asexué, vêtu de couches de vêtements si loqueteux qu’ils dissimulaient totalement la forme de son torse et de ses jambes. Ses bras étaient souples et bien proportionnés, malgré leur couleur grisâtre. Ses mains possédaient trois doigts épais qui se terminaient en ongles coupés droit. Un capuchon informe retombait sur son front mais ne dissimulait aucun regard. Deux narines allongées palpitaient au rythme de sa respiration et sa bouche était une balafre plissée. Et c’était lui, cependant, qui emplissait la porte et la tenait. Sa présence et ses capacités maintenaient ouvert le passage entre les mondes...
— Je suis Yoleth, des Ventchanteuses, annonça-t-elle d’un ton formel.
— Je suis le Gardien de la porte, serviteur du Limbreth. (Quel que fut le nom qu’il avait autrefois porté, celui-ci avait été absorbé par sa vocation.) Où est celle qui désire passer la porte ?
— Elle n’est pas encore arrivée à Jojorum, se hâta de préciser Yoleth, surprise par le caractère direct du personnage. Son trajet n’est pas le plus simple ; des routes mal entretenues pourraient la ralentir. Mais j’ai pensé qu’il était préférable que la porte soit ouverte avant qu’elle n’arrive.
— Ton piège est prêt, dans ce cas, mais la proie n’est pas encore là.
Le Gardien émit un ricanement sonore.
— Menés par la ruse ou la tromperie sont ceux qui passent ma porte. Est-ce une idiote ou une victime de la confiance qu’elle place en toi ?
— Cela ne vous regarde pas, lui lança Yoleth d’un ton de reproche. J’ai conçu un accord avec votre maître et il est de votre devoir de l’honorer.
— Je le ferai. Je vais m’asseoir au sein de ma porte et attendre. Lorsque tu voudras utiliser le passage, tu n’auras qu’à amener ta victime ici. Je serai prêt. J’ai déjà sélectionné l’individu qui passera de notre monde au tien pour maintenir l’équilibre.
Yoleth fronça rapidement les sourcils, les rides humaines déformant d’une étrange manière les contours non-humains de son visage.
— J’avais compris que vous l’appelleriez pour moi, que je n’avais qu’à vous annoncer qu’elle était en ville et que vous l’attireriez pour lui faire passer le portail !
Le Gardien renifla bruyamment.
— Tu as dû entendre de très vieilles légendes. Tu pourrais aussi bien me demander d’appeler tel ou tel oiseau au sein d’une nuée, là-haut, dans le ciel. En effet, je peux appeler quelqu’un et lui faire passer le portail. Mais ce n’est pas moi qui choisis lorsque je lance un appel de votre côté. Je me contente d’appeler et les imprudents qui se trouvent à portée de mon appel sont obligés de lui répondre.
— Imprudents ? répéta Yoleth.
Son plan, si beau dans sa simplicité, se délitait à chaque mot prononcé par le Gardien.
— Tu dois tout de même savoir ce que je veux dire. Ceux qui ont lâché les rênes de leur esprit ; ceux qui sont ivres ou qui ont du chagrin, les fous, ou ceux qui sont totalement épuisés. Ceux-là, je peux les appeler et je le fais, parfois, pour maintenir l’équilibre du portail ou pour trouver un nouvel esprit à même de distraire mon maître. Mais je ne peux pas appeler l’individu de ton choix. Tu devras mettre en place ton piège, car moi, je ne peux que le déclencher.
— Une fois déclenché, le piège tiendra-t-il ? demanda Yoleth d’un ton amer, plein de doute. Ce n’est pas l’accord que j’ai conclu. Ce n’est pas ce que j’avais compris que votre maître offrait. Quelles mauvaises nouvelles allez-vous encore m’annoncer ? Le Limbreth a promis qu’une fois qu’elle aurait passé le portail, je n’aurais plus jamais à me soucier d’elle. Est-ce la vérité ou y a-t-il une astuce, là aussi ? Quelle assurance ai-je que votre portail l’empêchera de revenir ou d’autres d’entrer ?
— Tu as notre parole sur ce point, répondit le Gardien avec raideur. Je peux appeler les imprudents à travers le portail. Et le portail ne peut être franchi, à moins que je ne le désire, car je suis le Gardien de l’équilibre et l’Apparieur de mondes ! Le Limbreth, avec ton aide, peut ouvrir le portail. Mais seul un Gardien peut accorder le point de rencontre des deux mondes. Leurs différences mêmes sont suffisantes pour empêcher la majorité des passages à travers le portail ; et je me fais fort de le rendre infranchissable pour tout le reste.
— Prouvez-le ! cracha Yoleth.
Le Gardien se releva de toute sa hauteur.
— Je ne sais pourquoi mon maître fait affaire avec ceux qui doutent de ma parole, grommela-t-il. Mais si le Limbreth a donné son accord, qui suis-je pour refuser ? Attends, dans ce cas, et observe. Ne prononce nulle parole. Je vais gâcher celui qui avait d’ores et déjà été choisi de notre côté ; je vais me projeter et appeler quelqu’un du tien.
Le Gardien se fit silencieux. Il se tenait immobile au sein du rectangle du portail, sa silhouette noire et massive se découpant sur les rouges profonds derrière lui. Yoleth jeta un regard suspicieux par-dessus son épaule. Elle ne vit rien d’autre que la toile de fond qui l’encadrait mais celle-ci était constituée d’un rideau changeant de rouges et d’ombres terre de Sienne. Au-delà du portail, elle le savait, se trouvait le monde du Limbreth, un endroit qui frôlait le monde des Ventchanteuses sans toutefois lui être limitrophe. Il existait nombre de rumeurs à son sujet, les vieilles légendes évoquaient cet univers. Mais que pouvait-on vraiment savoir d’un pays dont nul ne revenait jamais ? Yoleth se pencha en avant en plissant les yeux. Mais elle ne pouvait voir que l’intérieur du portail, pas au-delà.
Le bruit mat de sabots frappant rapidement le sol la poussa à se plaquer contre le mur. Elle s’appuya contre l’ourlet de pierre de la robe d’une déesse et détourna le regard du portail pour observer derrière elle. Elle s’immobilisa. Le martèlement des sabots ralentit, hésitant. Puis un destrier noir s’engagea dans un virage et apparut. Une jeune Brurjan se tenait haut sur sa selle, oscillant lentement au gré des mouvements de sa monture. Elle était entièrement vêtue de cuir noir et le petit bouclier rond accroché à son arçon portait un emblème en forme de roue jaune enflammée. Une mercenaire. Tous les Brurjan étaient d’un tempérament belliqueux, connus pour leur défiance envers toute autorité. Yoleth se pressa plus fort encore contre le mur.
Mais la Brurjan s’avança directement vers le portail rougeoyant. Sa lumière rouge emplissait son regard et se reflétait dans ses yeux. Elle colorait sa fourrure noire de reflets cramoisis. Elle se laissa tomber au bas de sa selle pour se tenir devant le portail. Sa démarche était légèrement chaloupée tandis qu’elle agrippait les rênes de sa monture. Yoleth perçut les effluves amers d’un vin bon marché. Mais lorsque la Brurjan se mit à parler, sa voix était claire et ferme, bien qu’affectant un accent étrange.
— J’ai rêvé d’une porte, psalmodia-t-elle. Une porte aussi rouge que le sang versé et, au-delà, un trésor de gemmes scintillantes qui appellent ceux qui auront l’audace de s’en emparer. J’ai rêvé que je chevauchais dans sa direction et je me suis réveillée debout à côté de mon cheval harnaché. Il connaissait le chemin, Noir. Et je suis celle qui a l’audace de prendre ce qui lui plaît.
— Alors la porte est pour toi.
Le Gardien n’était pas le moins du monde surpris.
— Entre lentement. Emmène ton animal avec toi si tu le souhaites.
Yoleth observait la scène, aussi silencieuse que le vent qui était retombé. La Brurjan conduisit son cheval à l’intérieur du portail du pas court et vif propre à son peuple. Elle ralentit brusquement tandis qu’elle entrait à l’intérieur, rencontrant un courant invisible. Elle continua d’avancer avec détermination. La porte rouge les englobait tous : le Gardien, la Brurjan et son cheval de guerre et, venu depuis l’autre côté, un petit garçon. Sa pâle chevelure était ébouriffée, ses yeux encore pleins de sommeil. Un court vêtement vert pâle laissait ses bras et ses jambes nues. Sa peau était d’un brun doré. Son rêve faisait flotter un sourire sur ses lèvres.
L’espace de deux respirations, ils apparurent tous comme découpés dans l’encadrement rouge du portail. Puis la Brurjan et son cheval noir continuèrent d’avancer et disparurent progressivement, tandis que le garçon émergeait de la lueur rouge pour déboucher sur les rues crépusculaires de Jojorum. Il trébucha, comme s’il s’était appuyé sur quelque chose qui aurait soudain disparu. Lorsque ses mains rencontrèrent les pavés poussiéreux, son expression rêveuse disparut.
Il s’accroupit et se mit à examiner les rues, l’air perdu.
— Mère ? appela-t-il à mi-voix. Mère ?
Une note de panique s’était glissée dans sa voix.
— Je vous suivais aussi vite que possible. N’allez pas au bal sans moi ! Mère ?
Le garçon examina la porte derrière lui puis parcourut du regard les murs gris de la cité qui l’encadraient. Il se releva maladroitement. La cité devait vraiment lui paraître étrangère car il s’avança immédiatement vers la porte.
— Ma mère est-elle passée par ici ? demanda-t-il au Gardien.
Mais le Gardien lui tourna le dos, s’accroupissant dans la lumière rouge de la porte.
— Mère ! appela de nouveau l’enfant.
Il s’aventura à l’intérieur de la porte, qui l’arrêta. Appuyée contre le mur, Yoleth ne voyait rien qui aurait pu lui barrer le passage, mais les poings du garçon martelaient contre quelque chose en émettant un bruit semblable à la pluie rebondissant sur une peau tendue. Cela ne céda pas, même lorsqu’il se mit à griffer avec les doigts. Le Gardien ne bougeait pas. Dubitatif, le garçon regarda autour de lui.
Ses yeux s’arrêtèrent sur la Ventchanteuse. Yoleth ne bougea pas ni ne dit mot. Les yeux de l’enfant se firent implorants mais ceux de la Ventchanteuse restèrent aussi durs que la pierre. Il continua de fixer ses yeux de granit pendant quelques instants. Son visage était déformé par la peur.
— Mère ? lança-t-il encore avant de commencer à descendre la rue au trot.
Ses petits yeux étaient remplis d’inquiétude. Sa fine chevelure flottait dans l’air crépusculaire tandis que sa tête se tournait en tous sens à la recherche d’une silhouette familière.
Il tourna au coin et disparut. Seuls résonnaient dans l’air ses appels, qui flottaient dans le petit matin tels les cris d’un petit veau perdu. La Ventchanteuse s’écarta du mur.
— Cela fonctionne, concéda-t-elle d’une voix calme. Les termes de notre accord pourront être respectés. Mais l’aube arrive vite dans cette ville. La populace va commencer à s’activer. Où sont les battants qui protégeront cette porte des regards indiscrets ?
Le Gardien secoua lentement la tête de gauche à droite, s’étonnant de son ignorance.
— La porte n’est ici que pour ceux qui savent où regarder, et qui viennent pour elle. Elle sera là lorsque tu en auras besoin. Et lorsqu’elle ne sera plus nécessaire, la porte se refermera d’elle-même.
— Je vois.
Yoleth digéra toutes ces informations.
— Et pour cet enfant ?
— C’était nécessaire. Si quelqu’un entre, quelqu’un d’autre doit sortir pour maintenir l’équilibre. Il n’y a qu’ainsi que je peux maintenir la porte ouverte. Il ne représente nulle menace pour toi. Il ne dira rien à personne. Votre soleil blanc lui sera fatal. Il ne passera pas la journée et ceux qui pourraient entendre ses délires les attribueront à la maladie dont il est victime. Le Limbreth est avisé. Il n’aurait pas conclu un accord avec toi s’il ne pouvait pas l’honorer.
Yoleth s’approcha plus près, les yeux pleins de désir. Elle baissa la voix.
— Il a promis que si je lui envoyais Ki, il y aurait un présent pour moi.
Le Gardien paraissait s’ennuyer.
— Si le Limbreth l’a dit, alors il te donnera quelque chose. Si tu respectes ta partie du marché. Il te reste encore à l’amener jusqu’à la porte.
— Je vois, répéta lentement Yoleth.
— Mère !
Le cri aigu flottait au loin dans l’air matinal. Le regard de Yoleth se détourna brusquement et elle dit, mue par un soudain empressement :
— Nous sommes d’accord, dans ce cas. Vous savez qui vous devez attendre. Ne laissez entrer personne d’autre. Transmettez mes salutations à votre maître.
Puis Yoleth s’écarta du portail et remonta rapidement la rue, la démarche toujours digne. Elle jeta un coup d’œil en arrière vers la porte. Celle-ci n’était plus là. Les déesses et les héros aux visages de pierre la fixaient d’un regard vide, niant toute connaissance de son existence. Elle fit un pas en arrière, examinant la longueur du mur jusqu’à ce que le portail réapparaisse soudain à sa vue. Sa partie la plus large semblait être perpendiculaire au mur. Mais lorsqu’elle s’approcha encore, il s’ouvrit juste en face d’elle. Le Gardien la fixa du regard de l’expert qui se morfond devant l’ignorance des autres. Yoleth hocha brièvement la tête et se détourna une nouvelle fois. Ses lèvres s’étirèrent pour former une ligne étroite. A l’époque où elle était humaine, cela avait été un sourire. Il exprimait sa satisfaction devant le travail accompli cette nuit, travail qu’elle pouvait peut-être rendre plus propre encore. Elle détestait laisser certaines choses en suspens.
Elle hésita au premier carrefour mais le cri éploré de l’enfant retentit de nouveau. Elle se hâta dans sa direction. Le ciel était en train de prendre les teintes de l’aube. La populace n’allait plus tarder à se répandre dans les rues. Elle voulait avoir accompli sa tâche et être déjà bien loin lorsque tout arriverait. Que personne ne puisse même s’interroger en voyant une Ventchanteuse descendre une rue de Jojorum en hâte au petit jour.
Elle l’aperçut en tournant à la rue suivante. Il avait ralenti le pas, se contentant de marcher. A chaque pas, le garçon jetait autour de lui des regards apeurés. Mais c’était vers le bleu naissant du ciel qu’il tournait le plus souvent les yeux. Des rougeurs avaient fait leur apparition sur sa peau dorée. Il frottait ses bras nus comme s’ils le démangeaient.
— Mère ! cria-t-il une nouvelle fois.
— Mon garçon !
Il se tourna vers la Ventchanteuse et ses yeux s’agrandirent de peur.
— Non, mon garçon, ne crains rien. Je suis venue te chercher. Tu dois venir avec moi.
— Non ! Je veux retrouver ma mère. Je la suivais et puis, d’un coup, elle a disparu. Je dois la rattraper. Ça ne me plaît pas d’être tout seul dans cet endroit.
— Comment t’appelles-tu ?
Le ton de la Ventchanteuse exigeait une réponse.
— Chess.
— Exactement, Chess. Je savais que c’était toi. Ta mère m’a envoyée pour t’emmener dans un endroit sûr. Elle veut que tu l’attendes là-bas et que tu fasses ce que je te dirai. Elle viendra te chercher dès qu’elle le pourra. Allez, viens.
— Pourquoi elle ne vient pas tout de suite ?
Yoleth haussa les épaules d’un air éloquent et prit le risque d’annoncer :
— Je ne sais pas. Elle ne m’a rien dit. Est-ce qu’il ne lui arrive pas de te demander de faire quelque chose sans te dire pourquoi ?
Chess hocha lentement la tête. Il se frotta de nouveau les bras puis les plaqua le long de son corps. Son regard inquiet hésitait entre le visage de Yoleth et le ciel bleu au-dessus d’elle.
— Alors viens avec moi. Je suis sûre que lorsqu’elle viendra, elle t’expliquera tout. Mais pour l’instant, elle veut que tu fasses ce que je te dirai.
Sans lui donner le temps de réfléchir à ses propos, elle l’entraîna à grands pas vers le bas de la rue. Elle avançait à vive allure, obligeant le garçon à trotter derrière elle. L’aubergiste allait vouloir quelques pièces supplémentaires pour ça. Tant pis, ça n’avait pas d’importance. Elle lui avait déjà trop bien graissé la patte pour qu’il refuse. Cela rendait le reste de ses préparatifs plus sûrs.
Ils arrivèrent rapidement devant une enseigne qui représentait un canard blanc au milieu d’une mare bleue. La peau du garçon avait pris une teinte rosée et il poussa un cri lorsque Yoleth lui agrippa l’épaule. Elle l’ignora.
Prends ceci, lui ordonna-t-elle en plaçant une petite pierre bleue au creux de la main du garçon. Donne-la à l’homme qu’on appelle le tavernier. Dis-lui que tu es venu apporter ton aide à l’établissement. Tu travailleras au service de nuit. Et le jour, tu dormiras dans le grenier. Tu fais partie de la plaisanterie réservée au futur marié. Tu comprends ?
— Oui, mais...
— Répète, dans ce cas.
— Je donne ceci au tavernier et je dis que je viens pour l’aider pour le service de nuit. Le jour, je dormirai dans le grenier. Je fais partie d’une plaisanterie réservée au futur marié. Mais pourquoi partez-vous ? Quand ma mère viendra-t-elle ?
Yoleth dissimula son impatience.
— Elle viendra dès qu’elle le pourra. Et je dois partir car on m’attend quelque part, si je ne suis pas déjà en retard. Le tavernier prendra soin de toi. Fais tout ce qu’il te dira et ta mère sera fière de toi lorsqu’elle viendra te chercher. Tu veux lui faire plaisir, n’est-ce pas ?
Chess hocha la tête mais sa petite bouche restait légèrement ouverte, incertaine.
— Bien.
Yoleth le poussa en avant, avec une relative douceur, à travers les lattes de bois de la porte.
Jetant un dernier regard le long de la rue, elle reprit hâtivement son chemin. Une fois de plus, ses lèvres s’étiraient étroitement en travers de son visage.
***
— Je commence à m’impatienter.
Rebeke s’exprimait d’une voix glaciale.
— Yoleth et les autres ne connaissaient-elles pas l’horaire prévu pour cette réunion ?
Rebeke se tenait debout, immobile, sur le sol de pierre noire de la chambre du Haut Conseil. Elle se refusait à faire les cent pas, ou à bouger les pieds. Si le Haut Conseil désirait se montrer discourtois au point de lui refuser une chaise, elle ne leur permettrait pas de jouir de son inconfort.
Cinq des neuf Maîtresses des Vents lui rendirent son regard. Leurs yeux ne cillaient pas. Elles auraient aussi bien pu être des statues habillées de bleu profond et posées sur des chaises blanches. La table blanche sans éclat du Haut Conseil avait la forme d’un demi-cercle. Rebeke se tenait debout au centre, tous les yeux fixés sur elle, encerclée par des visages inflexibles. Elle tourna lentement la tête, soutenant chaque regard l’un après l’autre.
— Quand les autres arriveront-elles ? demanda-t-elle une nouvelle fois.
Shiela haussa les épaules. Son siège se trouvait à droite de la chaise centrale, laquelle était vide.
— Comment pourrions-nous le savoir ? Vous ne vous y êtes pas prise à l’avance pour nous faire savoir que vous souhaitiez nous parler. Votre action est des plus inhabituelles, sans même parler du moment que vous avez choisi. L’aube n’a même pas encore réchauffé les champs. De plus, le Haut Conseil a l’habitude de convoquer les Ventchanteuses auxquelles il souhaite s’adresser, non l’inverse. Ces derniers temps, les convocations que nous vous avons envoyées sont restées sans réponse. Vous prétendrez-vous surprise de voir que les autres vous rendent votre impolitesse ?
Shiela plissa délicatement son nez étroit.
Rebeke ne broncha pas. Elle accueillit en silence les mots de Shiela, la fixant dans les yeux jusqu’à ce que l’autre baisse le regard. Le visage des Ventchanteuses restait impassible mais Rebeke percevait leur malaise, tel un petit vent froid. Elles n’aimaient pas la regarder. Elle était plus Ventchanteuse que n’importe laquelle d’entre elles. Elle avait laissé derrière elle sa forme humaine, tels des vêtements que l’on abandonne. La forme de l’antique race s’était presque totalement réalisée en elle, de même que ses pouvoirs légendaires. Rebeke possédait d’ores et déjà ce que les autres s’efforçaient avec difficulté d’obtenir. Mais cela ne lui conférait nulle beauté à leurs yeux.
Son capuchon bleu s’élevait haut au-dessus de son front. Le bleu et le blanc de ses yeux s’étaient aplatis. Un renflement au centre de son visage s’élevait encore en hommage à son nez patricien d’autrefois. Sa bouche n’avait plus de lèvres et s’étendait pratiquement jusqu’aux pivots de sa mâchoire. Les mouvements agiles de ses bras à l’intérieur de ses larges manches suggéraient que la structure de ses coudes et de ses poignets avait changé. Le Haut Conseil aurait pu excuser les changements de sa physionomie. Mais elles ne pouvaient pas pardonner le pouvoir qui transpirait dans sa voix à chaque mot qu’elle prononçait. Rebeke faisait en sorte qu’elles ne l’oublient jamais.
Elle laissa vibrer le silence.
— Yoleth, finit-elle par dire, prendrait certainement plaisir à refuser de me voir. Mais Cerie, Kadra et Dorin : ont-elles même été informées de ma requête ?
Shiela se raidit.
— Une Ventchanteuse n’a pas à questionner le Haut Conseil. Et nous n’avons nul compte à vous rendre en ce qui concerne nos déplacements. Vous souhaitiez nous parler. Nous disposons ici d’un quorum. Parlez.
— C’est ce que je vais faire, mais pas parce que vous me l’ordonnez. Je parlerai parce que je n’ai pas de temps à consacrer à vos intrigues mesquines. Des sujets plus importants nécessitent mon attention. Cependant, je sais fort bien que si je ne parle pas maintenant, vous plaiderez plus tard l’ignorance et me décrirez comme étant celle qui s’est montrée déraisonnable. Donc je parlerai en hâte, à présent, et vous m’écouterez. Et vous vous souviendrez.
Le regard de Rebeke fit lentement le tour du demi-cercle de visages hostiles.
— Au moins n’ai-je pas à me demander si j’ai bien capté votre attention, lança-t-elle d’un ton sans joie.
Elle leva brusquement la main droite et prit un plaisir pervers à voir tressaillir les deux membres du conseil les plus proches.
— Le vent m’a apporté des rumeurs. Ne pensez pas que je plaisante ou que j’exagère lorsque je dis que la brise elle-même m’apporte des nouvelles...
— Des capacités supérieures ne sauraient excuser le mauvais usage du pouvoir ! l’interrompit Shiela avec colère.
— Silence !
La voix de Rebeke était douce mais sa puissance fit trembler la pièce. Shiela pâlit, comme si elle manquait d’air.
— L’ignorance ne saurait justifier l’impolitesse. Comme je le disais, le vent m’a apporté des rumeurs. Il s’agit de la conductrice Romni appelée Ki. Vous êtes toutes conscientes qu’elle vit et voyage dans mon ombre. Ni sous ma protection, ni avec mon indulgence. Dans mon ombre. C’est à moi de la tancer ou à moi de l’ignorer. Je vous ai averties de la laisser tranquille. Mais les rumeurs du vent disent que vous prévoyez de lui causer du tort. L’une d’entre vous niera-t-elle cette information ?
Shiela inspira mais ne put parler. Une Ventchanteuse élancée, l’une des plus jeunes à l’extrémité éloignée de la table, s’agita, mal à l’aise. Rebeke fixa son regard sur elle. Lilae était le membre le plus récent du Conseil, son visage celui d’une jeune fille humaine, légèrement écailleux. Ses lèvres étaient encore pleines et de la teinte rose propre à l’humanité.
— Je parlerai pour nous, avança-t-elle timidement. À moins qu’une autre juge qu’elle saura mieux s’exprimer.
Elle parcourut la table du regard, mais aucune autre Ventchanteuse ne bougea ni ne souffla mot. Shiela fixait la surface blanche de la table.
— Veuillez parler, dans ce cas, l’invita Rebeke avec courtoisie.
Son ton s’était fait notablement plus modéré tandis qu’elle examinait la jeune Ventchanteuse. Lilae prit une profonde inspiration ; ses yeux s’arrêtèrent furtivement sur Shiela avant de revenir à Rebeke.
— La question de Ki la Romni a été portée à notre attention. Shiela en a parlé lors de la dernière convocation du Conseil. Nous sommes conscientes du fait que Ki était votre... (Lilae hésita à la recherche d’un mot pour ce qu’elle tentait d’exprimer)... servante dans la reconquête de l’unique relique Ventchanteuse. Nous supposons que vous ressentez une dette de gratitude à son égard pour vous avoir aidée à récupérer un trésor aussi important.
Lilae prenait de l’assurance au fil des mots.
— Mais peut-être n’avez-vous pas considéré le revers de la médaille. En compagnie du magicien Dresh, elle a réussi à se frayer de force un chemin jusqu’en nos murs. Elle a pris part au meurtre de Grielea, une Ventchanteuse très respectée parmi nous, même si vous ne l’appréciez guère.
Les sourcils dénudés de Rebeke se plissèrent légèrement et la voix de Lilae fut prise d’un infime tremblement tandis qu’elle reprenait hâtivement :
— Et il est dit qu’elle vous a aidé à récupérer la relique, non pour nous contenter mais pour se venger des villageois qui refusaient de payer ce qu’ils lui devaient. Ou qui ne voulaient pas payer son ami. Les rapports ne sont pas très clairs.
— Ils agissent ensemble, comme un seul homme, intervint Rebeke d’un ton solennel. Une leçon que ce Haut Conseil pourrait apprendre d’eux.
— Peut-être, convint imprudemment Lilae. Et peut-être pouvez-vous tolérer leurs manières irrespectueuses. Mais vous souvenez-vous du fait que c’est une Romni ? C’est cela qui dérange Shiela. Car même si elle et ce Vanjin...
— Vandien, la corrigea Rebeke.
— Même si elle et ce Vandien voyagent le plus souvent seuls, ils fréquentent les camps Romni, parfois pour partager un jour ou deux de cette vie. L’homme est un conteur doué. Tous les Romni savent ce qui s’est passé au sein de votre demeure, et dans le temple submergé. L’histoire se répand, car les Romni en ont fait une chanson. Comme à leur habitude, la chanson n’a guère de lien avec les faits, mais ne parle que d’une Romni et de son compagnon qui ont ridiculisé les Ventchanteuses, ont fait d’elles leurs débitrices et s’en sont sortis sans une égratignure. Dois-je vous rappeler que les Romni ne sont pas sédentaires ? Ils se déplacent, rencontrent d’autres Romni, puis repartent sur les routes. La chanson se diffuse. On la connaît à présent dans la plupart des grandes villes et elle est très populaire. Nous ne pouvons tolérer ce genre de choses. Une attitude convenablement respectueuse à notre égard constitue la fondation nécessaire pour...
— Ridicule ! (Rebeke ne riait pas mais sa voix était pleine de mépris.) Vous la tueriez pour une chanson. Peut-être ressentez-vous le besoin de voir les autres races ramper à vos pieds mais ce n’est pas mon cas. Et je vous l’ai déjà dit : Ki voyage dans mon ombre. Si une telle chanson existe – et je ne l’ai pas entendue – cela ne me gêne aucunement. Ki continuera sa route, sans subir de quelconques représailles. Si nous nous abaissons à la tuer, cela ne mettra pas fin à la chanson. Cela augmentera notre réputation de tyrans sans humour. On ne peut empêcher les gens de chanter.
— J’ai entendu cette chanson, croassa Shiela.
Son visage était toujours livide mais ses yeux brillaient de colère.
— Et elle est bien plus qu’irrespectueuse. Il s’agit d’une véritable rébellion. Peut-être cela vous plaît-il d’être l’objet d’une plaisanterie, Rebeke. Mais pas nous. Contentez-vous de votre magicien apprivoisé et laissez-nous la Romni.
Personne ne put parler dans le silence épais qui s’ensuivit.
— Vous ne parlerez point du magicien Dresh, murmura Rebeke à mi-voix. Si vous essayez de nouveau, vous vous retrouverez incapable de jamais dire quoi que ce soit à qui que ce soit.
Sa voix se fit plus forte, intraitable.
— Dois-je vous rappeler, à toutes, que je suis la propriétaire de la relique ? Le dernier corps parfaitement préservé d’une Ventchanteuse nouveau-née ? Sans elle, vous pourrez commencer la transformation d’une espèce inférieure vers la Ventchanteuse mais vous ne pourrez la terminer. Vous ne l’avez pas vue, vous ne pouvez savoir à quel point elle rend vos images sculptées pathétiquement inadéquates. Regardez-vous et regardez-moi. Vos corps ont besoin d’être guidés par la relique et par votre esprit. Mais tant que vous prendrez ce ton avec moi, je ne vous laisserai pas y jeter ne serait-ce qu’un œil. Jusqu’à ce que vous puissiez être ramenées à la raison, je vous laisserai trébucher péniblement sur le chemin de la transformation en véritable Ventchanteuse. Je suis presque parvenue au terme de ce chemin. Et j’ai des acolytes au sein de ma demeure qui sont plus proches de la forme véritable et disposent d’une voix plus pure que la plupart de celles qui, ici, se font appeler Maîtresses des Vents. Je ne forcerai aucune d’entre vous. Vous pouvez vous rendre à mes arguments et me rejoindre. Ou bien vous pouvez rester telles que vous êtes, et vous trouver surpassées, dépassées en matière de chant et d’évolution, jusqu’à ce que vous soyez devenues totalement inutiles.
«Ki et Vandien n’étaient peut-être pas des outils volontaires entre mes mains dans la reconquête de la relique. Cela m’importe peu. J’ai la relique. Et c’est grâce à l’aide volontaire de Ki que j’ai pu contenir Dresh et le contrôler de telle manière que vous vous permettez à présent de parler de lui comme étant mon « magicien apprivoisé ». Bien. Je vais vous donner quelques instructions. Essayez donc d’y désobéir, pour voir. Écoutez bien : ni Ki ni Vandien ne seront tués. Je ne laisserai pas non plus leurs vies être « repoussées indéfiniment », comme vous qualifiez si poliment celles et ceux que vous projetez dans le néant. Envoyez donc une tempête ou deux à vos Romni chanteurs. Soufflez le toit de quelques tavernes où l’on chante cette chanson, si vous pensez que cela servira à quelque chose. Je n’ai pas le temps de surveiller chacun de vos gestes. Car pendant que vous exercez vos minables vengeances, je forme les Ventchanteuses qui demain se dresseront pour montrer à ce monde ce qu’étaient les Ventchanteuses d’antan. Il viendra un temps où nous régnerons, non avec dureté, mais grâce à notre grande générosité et à la gratitude des populations bénies par les vents. Je ne crains aucun chanteur Romni.
Shiela baissa de nouveau les yeux sur la table. Des paupières pâles dissimulaient ses yeux, ses dents mordaient sa lèvre inférieure.
— Je regrette le fossé qui s’est ouvert entre nous, répondit-elle à voix basse. A quoi sert le Haut Conseil si les rangs des Ventchanteuses sont divisés ? Les vents du ciel ne peuvent souffler en harmonie que sous la tutelle d’une autorité unique. Yoleth n’est pas ici, mais je pense pouvoir vous proposer la chose suivante. Je vous donne notre parole que Ki ne sera pas tuée, ni placée dans le néant. Et Vandien non plus. Cela vous satisferait-il ?
Rebeke s’exprima avec une certaine lenteur.
— Cela me satisferait.
Certaines dans l’assistance songèrent qu’elle hésitait à se réconcilier, d’autres qu’elle se méfiait de cette soudaine proposition.
— Et, de nouveau bien que Yoleth ne soit pas là, je me permettrai de vous demander ceci. Dans quel cadre, grâce à quel accord nous donnerez-vous accès à la relique ? Puisse votre réponse être tempérée par la chose suivante : lorsque vous nous en refusez l’accès, ce n’est pas seulement le Haut Conseil qui se trouve sans guide, mais aussi de nombreuses Ventchanteuses jeunes et pleines de promesses au sein de nos établissements. Laisserez-vous le veau mourir de soif parce que la vache vous a contrariée ?
— Ne pensez pas que je n’y ai pas songé, rétorqua Rebeke dont la voix, pour une fois, était dénuée de son habituelle puissance. Ce que vous dites est honnête et votre requête est juste. Mais je ne peux y répondre sans y avoir longuement réfléchi. Une fois de retour chez moi, je me consacrerai à la question. Le Haut Conseil recevra une liste des accords qui me paraissent essentiels pour que les Ventchanteuses soient de nouveau unies. Je considérerai le fait que vous respectiez votre parole au sujet de Ki comme une preuve de votre bonne volonté.
— Ce sera le cas.
Shiela se montrait affable mais prudente.
— Je vais me retirer, à présent. Je vous fais confiance pour transmettre mes paroles à Yoleth, ainsi qu’à Cerie, Kadra et Dorin. Merci de leur faire savoir que j’aurais aimé les voir.
— Nous le ferons.
Rebeke les quitta sans un mot de plus. Elle passa le portail de la chambre d’audience et les membres du Haut Conseil entendirent ses pas disparaître dans le corridor. Le silence qui avait envahi la pièce était de mauvais augure. Shiela fut la première à parler. Elle leva les yeux qu’elle avait fixés sur la table et les dirigea vers Lilae. De minuscules foyers y brûlaient.
— Notez avec quelle amabilité elle nous quitte, sans même un au revoir formel. Ne croyez pas, Lilae, que j’oublierai le rôle que vous avez joué aujourd’hui. Vous parlez fort pour quelqu’un d’aussi jeune, et fort mal. Shiela nous dit ceci, et Shiela affirme cela. Je saurai m’en souvenir.
Lilae était visiblement troublée.
— Mais j’ai attendu que quelqu’un d’autre prenne la parole et parle en notre nom. Je ne voulais pas que Rebeke pense que la seule motivation derrière notre plan était de lui causer du tort.
— Causer du tort à une telle créature justifierait toutes sortes de plans. Mais je veux bien vous croire sur parole lorsque vous dites que votre logorrhée était causée par la stupidité plutôt que par l’intention de nuire.
— Aurais-je donc manqué Rebeke ?
Tous les yeux se tournèrent vers le portail. Yoleth y prenait la pause, visiblement très satisfaite d’elle-même. Ses yeux étaient pleins de mystère.
— En effet. Quel dommage. Elle était si distrayante.
Le regard de Yoleth balaya les sièges en face d’elle.
— Dorin, Cerie et Kadra sont-elles déjà parties, elles aussi ?
— Elles ne sont jamais arrivées.
Les yeux de Shiela rencontrèrent ceux de Yoleth, partageant silencieusement leurs secrets.
— Peut-être que les convocations ne leur sont jamais parvenues.
— Peut-être. Et c’est aussi bien comme ça. Elles se laissent trop facilement influencer par l’audace de Rebeke. Les choses que j’avais entreprises, en tout cas, se sont bien déroulées.
— Mais nous ne devons pas !
Lilae s’était redressée, livide.
— Rebeke est au courant de tout ! Elle a dit que si nous faisions du mal à sa Romni, elle ne nous laisserait jamais poser les yeux sur la relique ! Elle dit...
— Quelle gamine ! (La voix de Shiela était pleine d’intolérance.) Rebeke est au courant de tout ! C’est du bluff. Bile ne sait rien, rien avec certitude. « La brise m’apporte des nouvelles ! » Pure vantardise ! Seule une idiote se laisserait convaincre d’une telle chose. C’est sûr, elle a entendu parler de quelque chose, car certaines ont la langue trop bien pendue et au mauvais endroit. Mais nos plans n’ont pas besoin d’être modifiés.
— Vous avez donné votre parole.
Lilae était secouée mais déterminée.
— Nous n’allons pas tuer la conductrice, ni la placer dans le néant. Et ce sont là les seules choses sur lesquelles j’ai engagé ma parole.
Shiela se détourna de Lilae. Son regard accrocha celui de Yoleth et elles trouvèrent un accord commun.
— Le Haut Conseil est dissous, annonça Yoleth pour la forme. Vous avez toutes des acolytes à surveiller ; une meilleure occupation que de rester assises ici à vous inquiéter pour des chimères. Et, Lilae ?
La jeune Ventchanteuse se tourna vers Yoleth d’un air de reproche.
— Ne soyez pas contrariée. Vous êtes jeune et motivée par vos idéaux. Je suis âgée et motivée par de nombreuses nécessités. Mais l’une d’entre elles est de garder auprès de moi des Ventchanteuses telles que vous, pour tempérer mon cynisme par vos manières pleines de confiance. Écartez cette histoire de Romni de votre esprit. Que cela repose sur mes épaules, non sur les vôtres. Chantez avec la conscience tranquille, aujourd’hui. Que le vent obéissant réponde toujours à votre appel.
— Ainsi qu’au vôtre, répondit Lilae avec formalisme avant de quitter la pièce.
Après quelques instants, Yoleth jeta un œil dans le corridor pour s’assurer qu’il était vide. Elle se rapprocha de Shiela et lui parla à voix basse.
— Que sait Rebeke, exactement ?
— Elle sait que vous n’aimez pas les chansons Romni. Elle a semblé accepter cela comme un motif à votre action.
— Mais, pour ma part, j’aimerais savoir ce qui vous motive réellement.
Yoleth fixa l’autre Ventchanteuse d’un air attentif.
— Je ne peux rien vous dire pour le moment. Bientôt, je vous révélerai tout. Vous pouvez déjà vous flatter d’en savoir autant que vous en savez.
Shiela parut sur le point de dire quelque chose. Mais elle ravala ses mots et se contenta d’observer :
— Il est difficile de faire confiance lorsqu’on n’en reçoit point de preuves.
Yoleth se contenta de lui sourire.